
Entités
L’idée initiale lors de la création de cette toile était de représenter symboliquement la présence des « entités sans âme », qu’elles appartiennent au monde physique des êtres humains ou aux mondes invisibles, créées ou non par nous, les humains. Cette exploration m’intéressait car nous avons souvent tendance à ignorer, laisser de côté voire combattre nos propres ressentis. Je voulais m’inspirer des aspects négatifs de la relation, quitte à en payer le prix, par exemple, lorsqu’on sent qu’une personne est toxique pour nous.
Cependant, je ne voulais pas me focaliser uniquement sur cet aspect négatif, sur la mauvaise influence et son impact. Bien que la première impression reste souvent la bonne, je voulais explorer cette contrainte et voir où cela me mènerait. Dans notre entourage, nous rencontrons parfois des personnes toxiques. Toutefois, il existe aussi ce que je nomme des « entités », invisibles, liées à certains humains.
Quand ces humains sans âme et ces entités s’accordent et interagissent, c’est que les enjeux sont forts. Individuellement, chacun se nourrit de notre énergie. Prenant vie à travers les formes pensées, ces entités puissantes peuvent se détacher de leurs auteurs et exister dans le monde astral. Par définition, ces entités négatives, tout comme ces personnes, se nourrissent des émotions et des pensées négatives (peurs, colères, jalousies, etc.). Elles vampirisent l’humain en se collant à ceux et celles qui leur correspondent énergétiquement, les fragiles attirant les durs, et contribuent ainsi à se maintenir en vie. Parfois, ce sont des créatures qui n’ont pas conscience d’exister ni de ce qu’elles infligent à leur hôte, tandis que d’autres peuvent être animées d’intentions moins joyeuses. À ce moment-là, nous ne sommes plus dans la projection ou la représentation psychique, mais dans une lutte pour notre propre survie.
Je voulais dessiner et peindre l’ascension, l’évolution possible d’un négatif vers le positif. Je suis convaincu que ces formes pensées puissantes, ces situations mentales et émotionnelles générées par leur influence, peuvent être transformées en formes pensées positives, en entités bénéfiques ou tout au moins se désintéresser de nous.
J’avais envie de travailler sur cette part invisible, en modifiant symboliquement notre regard. Un peu comme un sportif s’entraînant méthodiquement avec détermination pour atteindre son but ultime : gagner ! Certaines entités sont désincarnées depuis des décennies, voire des milliers d’années. Elles fréquentent des lieux anciens chargés de souffrance, de peur, de haine, de colère, mais aussi des endroits où résident la violence, le meurtre, la débauche et les addictions (alcool, drogue, sexe, etc.). Au fond, peu importe le lieu où elles se trouvent, car elles peuvent se loger partout, dans le réel ou à côté, en parallèle.
Je pense que l’on peut comprendre ce phénomène sans accorder plus de légitimité physique et spirituelle que nécessaire à l’existence de ces entités. Pas question d’accepter la spoliation d’un hôte, mais au contraire, montrer qu’avec l’existence d’une porte, juste là, indisponible, on peut changer les choses. Une porte peut toujours être recherchée, pour peu qu’on en ait l’intention, et celle-ci ouvrirait sur un monde renouvelé, différent.
Dès lors, la vie peut de nouveau émerger, laissant filtrer la joie même quand tout semble triste, prédestiné, déprimant, agité et enfermé dans le terrible cercle des incarnations et de la culpabilité.
Pour quelles raisons ces entités sont-elles là ? Participent-elles à un enseignement ? Définissent-elles, d’une certaine manière, les contours d’un chemin plus juste pour l’évolution personnelle ? Le paradoxe du guerrier ne se retrouve-t-il pas en chaque chose, où les opposés forment l’équilibre ? La fonction du tyran comme moyen de radicalisation spirituelle est-elle pensable pour la victime ? Les épreuves de la vie montrent avec cruauté à quel point ce paradoxe peut changer nos perspectives, nos regards en profondeur, voire notre destin. Chacun, tyran ou victime, a une charge karmique à supporter.
La possibilité de prendre conscience qu’un changement est nécessaire, mais aussi possible, lorsqu’on ne se laisse pas fasciner par l’obscurité, cela m’intéressait. Les entités nous aideraient à trouver la lumière en chargeant notre conscience de mille nuances. Le sommeil éternel des humains ne permettant pas un réel changement, l’éveil doit se produire. Si, dans le cours de nos vies, des modalités d’éveil ne sont pas semées sur notre chemin, où trouverons-nous les moyens du changement ? À défaut, l’hibernation risquerait d’être éternelle.
L’univers qui crée les épreuves de la vie, quelles qu’elles soient, nous accompagne, et la conscience en est le moteur. Ne pas être l’objet de l’obscurité, mais le facilitateur de la lumière comme orientation, n’est pas un choix mais une recommandation. Cette option m’apparaissait motivante pour cette toile.
Cependant, rien ne garantissait que je ne me laisserais pas happer par l’obscurité. Je ne voulais pas représenter la lumière, l’énergie, la beauté et la puissance avec des clichés lyriques. J’avais à l’esprit le pouvoir de la médecine spirituelle, la force de l’énergie de vie, et l’envie forte de montrer l’énergie sacrée. Ce n’est pas rien. C’est pour cette raison que j’ai voulu m’appuyer sur la présence, au-dessus de mon village, des Katchinas dansant, représentation symbolique des poupées sacrées dans les traditions des tribus Hopis. Ainsi, je représentais l’innocence, la joie, l’élévation et l’espoir.
Ce travail m’a pris deux mois et demi, durant lesquels Anouk et moi sommes tombés malades. Une forte grippe avec des symptômes pulmonaires persistants, signes d’une hypothétique expérimentation dans la matière, dans nos corps, d’une descente énergétique épuisante. Nous avons pu nous relever doucement, une fois l’énergie nettoyée grâce à la marche, la méditation et beaucoup d’amour, et une fois la partie inférieure de la toile – où sont concentrées les énergies toxiques – terminée. Tel un combat donquichottesque sous le moulin de Félines-Minervois, j’ai achevé cette toile en me réjouissant de pouvoir vivre et partager ce qui se joue sous la danse des esprits.
« Entités », une toile de 60 cm x 80 cm, réalisée au crayon mine noire, à l’encre de Chine et peinture acrylique, avec du brou de noix, de la peinture pastel iridescente et de la peinture pastel classique.
